J’aurais trouvé dommage que ce texte ne soit pas publié. L’actualité bouge. Comme la terre. La vitesse est son point fort. Mais des travaux sur le blog (ce que j’appelle des contretemps virtuels), tout comme pleins de contretemps réels, m’ont obligés à garder ce billet dans mon tiroir à brouillons… Samedi dernier, j’étais chez moi, enfin libérée de mes travaux, et j’ai décidé de consacrer quelques heures à ma vie de blogueuse. Alors voilà, je vous ressors avec quelques semaines de retard ce mal atroce qui m’avait traversé mi-Juillet sur la tragédie de Nice. Pour ma part, elle est toujours d’actualité , car ceci est une histoire vraie, et ma douleur y est encore.

J’ai reçu la nouvelle comme tout le monde. Le 14 juillet, à Nice, sur la promenade des Anglais, un camion fonce sur la foule  et fait 84 morts (dont 10 enfants) et plus de 200 blessés. Une mauvaise nouvelle de plus, me suis-je dit. Une triste nouvelle, quand on pense que des touristes étrangers, des familles en vacances, des habitants de la zone, des enfants et des adolescents réunis pour admirer un feu d’artifice se retrouvent épinglés à une liste de  84  morts.  Triste pour les niçois, pour les français, pour les victimes. Je retourne à ma fête. Je fêtais un anniversaire pendant que des vies trépassaient sur un autre continent. Des vies inconnues. Des vies pour qui je ne verse pas de chaudes larmes, car trop loin de mon quotidien et de mon quartier.

Deux jours plus tard, un ami annonce sur sa page Facebook qu’il est dans le noir total. Son cri de désespoir m’abasourdit. Il vient d’annoncer la mort de sa femme et de son garçon de 9 ans : «  Je n’avais pas envie de sortir, je n’aime pas les feux d’artifices. Je l’ai vue pour la dernière fois laisser la maison avec mon garçon de 9 ans qui trépignait d’impatience. Elle souriait et embrassait notre fille de 3 mois que je tenais dans mes bras. J’ai dit ‘’ Je t’aime’’ à mon Léo. J’ai embrassé sa mère. Le camion de l’horreur ne les a pas ramenés. Ils sont restés sur la promenade des anglais. Je suis dans le noir total. »

Les larmes sont là. Haïti pleure Nice. En 2009-2010, l’une de mes passions était de jouer environ quatre heures par jour à un jeu que proposait Facebook : City Ville, la passion de construire sa ville avec l’aide d’une communauté. Il était de celui qui m’envoyait des légumes pour ma ferme, de l’énergie pour rester fonctionnel, des matériaux pour la construction… Quand je dis « ami », ce sont des ‘’ like’’ qu’on se donne. Des blagues qu’on partage. Des pensées positives qu’on se souhaite.  Mais mon désarroi n’était pas virtuel. Je pleurais réellement sa perte. Je connais Léo et sa maman. Ils sont affichés comme photo de profil.

Quand Haïti pleure Nice, ce ne sont pas des débats sur internet sur « Je suis Nice » ou « Je ne suis pas Nice ». C’est une plaie ouverte, un cœur blessé, une tragique perte. C’est traverser un continent et traîner de la consolation pour un ami virtuel. C’est ne pas trouver le mot juste pour lui dire de tenir bon. C’est risquer de lui dire « courage ». Comment être courageux devant une telle atrocité ?

Les victimes de la haine sont nombreuses et proviennent de partout. L’insécurité est mondiale. Et l’amour doit trouver sa place aussi dans ce monde. L’amour n’est jamais vain. Nous en avons reçu en Haïti durant le moment catastrophique de l’après 12 janvier 2010. Ne refusons pas d’en partager sous prétexte qu’à Port-au-Prince aussi des gens meurent tragiquement. Quelque soit le lieu où les gens laissent leur vie, Orlando, Chad, Bagdad, Bruxelles, Haïti … quelque part sur la terre une âme pleure leur départ. Je suis terriblement désolée pour mon ami dont j’ai choisi de taire le nom. Je suis donc Nice. Je suis partout où les crimes gratuits font des victimes.