Une belle boîte en plein cœur de la ville, l’avenue est accueillante. Froide et calme après la pluie. Je m’engouffre avec mon ami dans cette boîte à la devanture colorée de néons lumineux. La musique nous happe, la serveuse nous indique une table libre et les danseurs sont impressionnants. J’ai dû élever ma voix et lutter un peu avec les décibels pour crier à mon ami : « on est venus à un spectacle de danse! » En fait, on cherchait juste à bouffer et pourtant il y avait une scène, de la musique et des danseurs. Devant nos plats de viandes frites trop secs, on savoure le spectacle.

Mais pour être franche, ce n’était pas un spectacle. C’était plutôt une ambiance discothèque sympa. Genre cocktails, amuses-bouches, musiques et danses : peu de conversations. Ils sont majoritairement jeunes, minces, élancées, des talons hauts et des robes courtes. Ce sont les femmes. Et les messieurs, de beaux jeunes hommes sans embonpoint. Bien chic.

Parlons musique. Elle est latine. Salsa, cha-cha-cha, merengue, bachata… les danseurs s’enchaînent dans de savants numéros. On voit bien la pratique, la maîtrise et l’amour de la danse. On sent la douce joie et la chaleur de la piste. Les lumières sont joyeuses et virevoltent au rythme des couples de danseurs. On applaudit la perfection d’un tour et on se perd dans cette longue liste de musique enjolivante. Je regrette de ne pas pouvoir vous citer quelques titres, je ne les connais pas. Mon appli détectrice de sons n’a pas eu le soutien de la batterie de mon téléphone.

Je trouve l’atmosphère si étrange… Je ne suis en aucune mesure de fredonner un refrain, je n’arrive à identifier aucun des chanteurs, mais heureusement, je connais les rythmes. J’arrive facilement à identifier le merengue du cha-cha-cha. Dans la boîte à musique, on oublie si, dehors, c’est l’avenue Magloire Ambroise. On dirait qu’on se trompe de capitale. Port-au-Prince est plongée dans l’obscurité et nage sous la pluie. Sa musique est morte. Elle n’existe pas. Haïti et sa capitale ne dansent pas dans cette boîte à musique du bas de la ville. Si l’atmosphère est étrange, elle est plutôt sociable. Et c’est pas mal du tout.

Sur la piste, elle est légère comme une plume. Elle brille de milles feux. Elle est souple et son engagement corporel est explicite. L’esthétique et la justesse de ses pas sont indéniables et l’alchimie avec les partenaires délicate. Elle est blanche, elle est belle et c’est une étoile. La seule blanche de la boîte à musique. Rien à dire, la musique est de sa race. Elle la chevauche trop facilement. C’est la reine de la soirée.

Je me demande si quelque part sur cette terre, il existe un coin, une boîte, un placard où ma musique fait bouger des étrangers. J’aimerais me retrouver dans une contrée lointaine, même voisine où la boîte à musique me sacre reine sur des titres de Nemours Jean Baptiste, System Band, Tabou Combo, Magnum Band, Carimi, Zenglen, Ktouch… Juste pour être la seule Haïtienne sur la piste  et celle qui connait mieux que tout le monde comment « ploguer ».

Toute bonne chose ayant une fin, on paie l’addition mi-salée, mi-sucrée et au moment de partir : bing! Une mélodie que je peux identifier même en rêve :  Lajan sere de Klass. Et Bing encore! Toutes les lumières sont éteintes. Bon, c’est pas sorcier, c’est clair qu’il n’est plus l’heure des danses de société.